Actif refuge par excellence, l’or retrouve une place centrale dans les portefeuilles d’investissement. Mais derrière son éclat, le métal jaune concentre aujourd’hui des controverses sociales, environnementales et éthiques qui en font un actif à haut risque réputationnel. Entre extraction illégale, pollution au mercure et chaînes d’approvisionnement opaques, une question s’impose désormais : peut-on encore investir dans l’or de façon durable ?
Un actif refuge redevenu incontournable
Dans un monde traversé par la volatilité financière, les tensions géopolitiques et la persistance de l’inflation, l’or s’impose à nouveau comme un pilier de la gestion patrimoniale. Sa faible corrélation avec les marchés actions et obligations ainsi que sa liquidité universelle en font un instrument de diversification prisé.
Pour l’investisseur attentif à la résilience de son portefeuille, ignorer l’or paraît dès lors difficile. La « vieille relique barbare » chère à Keynes n’a jamais été autant à la mode qu’aujourd’hui.
Mais cette pertinence économique s’accompagne d’un revers de médaille : le métal jaune se trouve au cœur d’enjeux sociaux et environnementaux majeurs.
Derrière l’éclat, l’ombre des pratiques illégales
Une enquête très détaillée du Financial Times (« The Illegal Gold Rush Sweeping the World », août 2025) révèle l’ampleur d’une ruée mondiale vers l’or illicite. Du bassin amazonien aux savanes d’Afrique australe, des réseaux criminels exploitent des sites clandestins, souvent au prix de la déforestation, de la pollution au mercure et de conditions de travail indignes.
Dans certains pays producteurs, notamment en Amérique latine, ces pratiques pèsent lourd. Toujours selon le Financial Times, plus de 40% des exportations d’or du Pérou proviendraient de filières illégales ou informelles. Ces activités ne se contentent pas d’alimenter la contrebande : elles financent parfois des groupes armés et des circuits de blanchiment (Global Initiative Against Transnational Organized Crime, 2024).
Les conséquences humaines et environnementales sont considérables. Une autre enquête du Financial Times (« The Amazonians Poisoned by the Illicit Gold Trade », octobre 2025) documente la contamination au mercure des populations amazoniennes, affectant durablement la santé des communautés locales et la biodiversité régionale. Différentes études estiment que jusqu’à 25% de la production mondiale d’or pourrait provenir de filières artisanales ou informelles échappant aux contrôles.
Investir dans l’or sans discernement revient donc à s’exposer à des risques de conformité, de réputation et de durabilité. Ces enjeux dépassent la seule sphère de durabilité : ils touchent directement à la qualité des actifs détenus et à la crédibilité des institutions financières qui les soutiennent.
Des voies pour un or plus responsable et plus traçable
Renoncer à l’or n’est pas la solution : sa fonction de diversification et de protection reste stratégique. En revanche, distinguer les filières durables et traçables des filières contestables devient une nécessité. Plusieurs initiatives internationales y contribuent.
La London Bullion Market Association (LBMA) impose, via sa Responsible Gold Guidance (version 9, 2023), des obligations strictes de diligence raisonnable à toutes les raffineries accréditées. Celles-ci doivent assurer la traçabilité complète de leurs approvisionnements et vérifier que l’or ne provient pas de zones de conflit ni de pratiques illégales.
Le World Gold Council, de son côté, a actualisé ses Responsible Gold Mining Principles (2022), un cadre complet couvrant les droits humains, la protection de la biodiversité, la gouvernance et la lutte contre la corruption. Ces principes servent de référence à de nombreuses sociétés minières industrielles, permettant d’aligner leurs pratiques sur les standards ESG reconnus à l’international.
À ces cadres s’ajoutent plusieurs labels indépendants, tels que Fairmined, Fairtrade Gold ou Swiss Better Gold, qui certifient des exploitations artisanales respectueuses des communautés locales et de l’environnement. Le développement de l’or recyclé, issu du retraitement de bijoux ou de composants électroniques, constitue également une voie prometteuse : il représentait environ 30% de l’approvisionnement mondial en 2024, soit 1 370 tonnes (+11% sur un an, selon le World Gold Council en 2025).
Par ailleurs, la traçabilité s’impose aujourd’hui comme un enjeu majeur pour le secteur aurifère. Derrière l’éclat du métal, les investisseurs recherchent désormais une certitude : savoir d’où vient l’or qu’ils détiennent.
Les filières courtes reposent sur un modèle plus direct, plus lisible et plus équitable. Elles consistent à relier sans intermédiaire inutile les coopératives minières artisanales, les raffineries et les acheteurs finaux. En réduisant le nombre d’acteurs, ces circuits limitent le risque de mélange entre or légal et or illégal, tout en améliorant la rémunération des communautés locales. L’ONG suisse SwissAid, pionnière dans ce domaine, accompagne depuis plus d’une décennie la structuration de ces filières au Pérou, en Bolivie ou au Burkina Faso. En aidant les mineurs à formaliser leur activité, à adopter de meilleures pratiques environnementales et à commercialiser leur production via des partenaires certifiés, elle contribue à bâtir une chaîne d’approvisionnement à la fois courte, traçable et socialement responsable. Des programmes similaires, soutenus par la Swiss Better Gold Association, relient directement producteurs artisanaux et raffineries suisses, assurant ainsi une traçabilité de terrain fondée sur la confiance et la transparence.
Eric de Tessières, Group Chief Sustainability Officer
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