La dégradation de la nature, un risque financier systémique : une étude récente[1] de la Banque Centrale Européenne (BCE) met en évidence l’impact de la dégradation des services écosystémiques[2] sur la stabilité financière de la zone euro. Elle montre que plus de 70% des entreprises de la zone, représentant près de 75% des encours des prêts bancaires aux entreprises, dépendent fortement d’au moins un service écosystémique.
Dans cette étude, la BCE souligne également, à travers le concept de « feedback loop », le caractère endogène du risque lié au capital naturel[3] . Les institutions financières sont à la fois fortement exposées à des activités dépendantes des services écosystémiques et contribuent à leur dégradation en finançant des activités exerçant des pressions sur le capital naturel, dont le changement climatique[4].
Une reconnaissance encore limitée dans les analyses de double matérialité[5] et des limites méthodologiques
Malgré un lien scientifique établi entre changement climatique et perte de biodiversité, ainsi qu’une reconnaissance unanime de l’impact négatif du secteur bancaire sur le climat[6], la prise en compte de la biodiversité par les banques demeure, à première vue, relativement limitée.
L’analyse des rapports CSRD 2024 d’un échantillon de 20 banques européennes montre que :
- 40% d’entre elles (~60% en termes de total actifs) jugent la biodiversité comme « non-matérielle » ;
- 60% (~70% en termes de total actifs) estiment qu’elle ne présente pas de matérialité financière.
Ces chiffres doivent néanmoins être interprétés avec prudence – en effet, l’absence de matérialité mesurée ne signifie pas nécessairement une absence de prise de conscience ou d’action. Elle résulte plutôt, selon certaines banques de notre échantillon, du manque de maturité des outils disponibles et de la complexité à produire de la donnée standardisée. Malgré l’existence de nombreuses méthodologies pour évaluer l’empreinte biodiversité[7],[8], la dimension très locale de la thématique[9] pose des défis majeurs. Comme le rappelle le PBAF (Partnership for Biodiversity Accounting Financials), « la donnée ne sera jamais parfaite »[10]. Ces défis sont amplifiés pour les banques, qui dépendent des données fournies par leurs clients – celles-ci sont collectées sur un périmètre exhaustif couvrant différentes classes d’actifs, pour être par la suite consolidées.
Or, contrairement aux émissions financées permettant de mesurer l’empreinte carbone des institutions financières, aucun standard de marché ne s’impose aujourd’hui pour communiquer les impacts consolidés sur le capital naturel.
Des initiatives encore modestes mais en cours d’intégration
A ce jour, les banques privilégient la publication de travaux préliminaires relatifs à leurs expositions aux secteurs les plus dépendants ou les plus impactants, en s’appuyant notamment sur l’outil ENCORE (Exploring Natural Capital Opportunities, Risks and Exposure).
Si ces premières analyses sont très utiles, leur précision reste limitée car la méthodologie sous-jacente n’utilise pas de données de géolocalisation spécifiques[11], alors même que la biodiversité est intrinsèquement liée à la dimension spatiale. Ces travaux ne constituent donc que l’une des étapes de l’approche LEAP (Locate, Evaluate, Assess, Prioritize), préconisée par la TNFD (Taskforce on nature related financial disclosures), et dont la mise en œuvre complète devrait permettre une identification plus précise des impacts et risques liés au capital naturel.
De nombreuses banques ont également commencé à intégrer le capital naturel dans leur stratégie via différents canaux :
- Développement de politiques sectorielles, notamment dans les secteurs les plus à risque comme l’agriculture ;
- Orientation de leur financement, à travers l’intégration par exemple de la biodiversité comme catégorie de projet au sein des cadres de finance durable, ou de produit dédié tel que les échanges dette nature[12] ;
- Participation à des travaux visant à développer des standards de reporting.
Si les résultats de l’analyse de double matérialité au titre de la CSRD doivent donc être interprétés avec discernement, il ne faudrait pas que les tâtonnements méthodologiques limitent les communications et les initiatives des banques alors même que nous venons de dépasser, en 2025, une 7ème limite planétaire[13], et que les études illustrant le coût économique matériel lié à la dégradation de la nature se multiplient[14], [15], [16].
Privilégier la transparence face aux données imparfaites
Face à l’urgence, il apparaît essentiel de privilégier la transparence en utilisant les outils existants, même si cela conduit à une mesure imparfaite. L’expérience acquise dans l’intégration des enjeux climatiques montre que l’incertitude est inhérente à ces processus de long terme, et que la recherche de la perfection ne doit pas conditionner la transparence des rapports de durabilité.
En effet, alors que les premiers travaux du GHG Protocol remontent à près de 25 ans, et que la TCFD et le PCAF ont été lancés il y a une dizaine d’années, les débats méthodologiques relatifs aux indicateurs climatiques persistent sur des sujets tels que l’intégration et le calcul des émissions dites « facilitées »[17], la volatilité des émissions financées liée à l’usage de la valeur d’entreprise[18] ou l’hétérogénéité des méthodologies utilisées par les fournisseurs de données pour évaluer les risques physiques[19].
Les travaux menés sur le climat représentent également une opportunité pour les banques d’accélérer leur compréhension et leur intégration des enjeux liés à la nature, (i) en capitalisant sur les modèles d’analyse de risques climatiques pour évaluer les risques liés à la nature ou (ii) en explorant les nombreuses interconnexions entre ces deux thématiques.
Ces interconnexions[20] reposent notamment sur une compréhension claire des liens entre biodiversité et risques climatiques — par exemple, les solutions fondées sur la nature, comme la préservation des zones humides, peuvent réduire la vulnérabilité des actifs face à des aléas tels que les inondations[21]. Elles concernent également l’identification d’opportunités de financement présentant des co‑bénéfices, comme les solutions d’économie circulaire capables de diminuer simultanément la consommation de ressources et la pression exercée sur le climat[22].
Achevé de rédiger le 20 janvier, 2026
Par Armand Satchian, Analyste pôle de recherche crédit et ESG
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