Le bon sens peut disparaître temporairement, étouffé par les agendas politiques, réglementaires ou commerciaux du moment, mais il triomphe toujours finalement. Espérons que cette « vérité » s’appliquera bientôt à l’ESG et à la finance durable car cela nous permettra de trouver de nouvelles sources de financement pour le réarmement de la France et de l’Europe.
Laurent Chaudeurge, Membre du comité d’investissement de BDL Capital Management
La finance durable joue un rôle indispensable dans le développement d’un modèle économique et sociétal harmonieux mais elle s’est construite sur deux principes qui montrent aujourd’hui leurs limites. Premièrement, elle a voulu ancrer l’idée que le profit était accessoire et que seule l’intention comptait véritablement. Deuxièmement elle a érigé des dogmes pour diviser le monde en deux, le bien et le mal, alors que la réalité est souvent bien plus subtile.
Le premier principe a légitimé de nombreux investissements non rentables, dans les énergies renouvelables notamment, et de multiples lancements de fonds « durables » qui n’ont pas tenu leurs promesses de performances. Ce phénomène a eu pour triste conséquence d’arrêter l’afflux de capitaux vers la finance durable car les investisseurs ont inconsciemment acté que ce qui est « durable » n’est pas toujours « rentable ».
Le second principe est tout aussi nuisible à la crédibilité de la finance durable. En construisant sa raison d’être sur l’idée qu’elle sait ce qui est bien ou mal pour chacun, la finance durable a privilégié le dogmatisme au pragmatisme, la théorie à la pratique. Les régulateurs et les labels se sont engouffrés dans la brèche et ont institutionnalisé cet état d’esprit moralisateur. La mise au ban arbitraire et radicale des majors pétroliers sans prendre en compte l’équation énergétique de l’Europe en est une parfaite illustration.
Le secteur de l’armement et de la défense est un autre exemple frappant. Dès le début, il a été décrié par la finance durable. Il allait à l’encontre du principe qu’il ne faut pas faire de mal (« Do Not Significantly Harm » dans le vocabulaire de la finance durable européenne). Et l’exercice intellectuel de considérer que le secteur est en fait un mal nécessaire à une paix durable était considéré comme trop pragmatique pour être un argument recevable. En conséquence les épargnants catégorisés « sensibles à l’ESG » ont acheté, sans le savoir, des produits qui n’investissaient pas dans des sociétés aussi importantes et prometteuses que Airbus ou Thales.
Chronologiquement, la finance durable a d’abord exclu le financement des armes dites controversées. Ensuite, pour asseoir sa dimension « durabilité », elle a souvent fait de même avec les armes nucléaires puis enfin avec les armes conventionnelles. Que ce soit dans les textes ou juste dans les esprits, le fait est qu’aujourd’hui la finance « durable » interdit ou décourage d’investir dans le secteur de la défense et de l’armement.
L’incohérence d’une telle démarche est mise en lumière avec les discussions actuelles pour la paix en Ukraine. Le principe de réalité s’impose à nous : une paix durable dans la région passe par la mise en place d’un dispositif de défense crédible et pérenne. Il en est de même pour la souveraineté de l’Europe de manière plus générale.
Nous avions déjà fait ce constat il y a plus d’un an. A l’époque nous expliquions qu’il était urgent que le monde de l’ESG, s’il voulait continuer à prospérer, devienne plus orienté « business » et qu’il assume une exigence, saine, de rentabilité de ses investissements.
Un an plus tard, Il est grand temps que la finance durable mûrisse. Elle doit tout d’abord comprendre la nécessité de faire des investissements « rentables » car ce sont les profits qui attirent les capitaux. Elle doit ensuite assumer que la vérité ne réside pas dans le dogme mais dans le discernement. Enfin, elle doit se choisir une nouvelle boussole, celle du réalisme.
La finance durable est à la croisée des chemins. Soit elle meurt de ses incohérences, soit elle saisit l’opportunité qui lui est offerte et renaît moins moralisatrice, plus pragmatique et in fine plus utile à la société.
Par Laurent Chaudeurge, Membre du comité d’investissement de BDL Capital Management
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